Une flâneuse à la dérive

Mary Jones aime à se définir comme une « flâneuse ». Une flâneuse qui, au cours de ses dérives dans la ville de Des Moines, observe les lieux et les habitant⋅e⋅s, fait des photos, remplit des carnets d’esquisses, prend des notes, enregistre parfois aussi des sons. Une masse de matériaux bruts qu’elle assemble ensuite en images hybrides (collages, superpositions, sampling visuels) qui composent une sorte de cartographie personnelle, subjective, voir intime, de la cité et de ses marges.

Référence cartographique assumée, mais aussi dépassée et sublimée : car les « cartes » de Mary Jones n’ont effectivement aucune prétention objectives et/ou scientifique, bien au contraire. Il ne s’agit pas de de mesurer, baliser et de quadriller un territoire, mais de restituer dans un même mouvement un espace et sa perception par celles et ceux qui le traversent ou qui y vivent.

Je réalise des cartes sur la nature sauvage de l’espace social (…). Je choisis des espaces pour me déplacer à la fois dans le familier et dans l’étrange. Les œuvres qui en résultent superposent la géographie physique à des souvenirs et des images aléatoires qui viennent à l’esprit en marchant. Les cartes sont peuplées de personnages combinant ce que j’ai vu avec ce que j’ai imaginé sur les rencontres avec des gens, des lieux et des choses. Les détails s’empilent de la même façon dont la vie est vécue —par étapes, notes, battements, respirations et traces.

La cartographie incarne les particularités de la perspective —visuelle, culturelle et émotionnelle. Les cartes traditionnelles nous indiquent où nous sommes dans l’espace. La méthodologie de cartographie que j’utilise, la cartographie en profondeur (deep mapping), vise à capturer un sentiment d’appartenance, des impressions personnelles ou l’expérience partagée d’un groupe de personnes. En d’autres termes, la cartographie est un moyen de savoir non seulement où nous sommes, mais aussi qui nous sommes dans un espace particulier. En cartographiant où nous sommes, l’espace devient un lieu.

D’une certaine façon, toutes les représentations sont des cartes. Faire, c’est faire de la cartographie.

Avec « 14th Street Projects » (2018) Mary Jones investit ainsi une bande de territoire urbain, longue d’environ 13 kilomètres (8 miles), qui s’étend à l’Est de la ville, pour explorer « la rhétorique visuelle de l’East Fourteenth Street ». Une ancienne zone commerciale, qui fut semble-t-il très animée, et qui a été par la suite engloutie par le développement des « agglomérations périphériques », plus récentes et plus paupérisées, qui entourent désormais la ville de Des Moines.

Cette rue offre un point de vue spectaculaire sur la capitale de l’État [de l’Iowa], ainsi que sur les parcs de roulottes et les commerces entourés de clôtures en fil barbelé. Une bande résidentielle à l’extrémité nord de la rue abrite de nombreux travailleurs pauvres, ainsi que la petite université des arts plastiques où j’ai enseigné pendant 17 ans. C’est un itinéraire fait pour la voiture, pas pour la marche. En substance, je l’ai fait à pied pour me rendre jusqu’à mon lieu de travail.

Dans le prolongement des planches de la série « 14th Street Projects », Mary Jones réalisera aussi une vidéo d’animation (dont seul un teaser est disponible sur le Web) qui lui permet de les mettre en scène : les images recombinées de ses flâneries urbaines se réalisent d’une certaine façon dans la restitution vidéo du mouvement.

Une véritable carte routière de Des Moines sert de matrice pour les peintures et les collages numériques sous-jascents à l’animation. La perspective combine l’élévation avec la perspective aérienne de la carte de la rue, mais en fin de compte c’est la perspective personnelle du spectateur, représentée par les figures en noir et blanc avec des yeux sur leurs vêtements.

Contrairement à certaines interprétations artistiques plus littérales de la cartographie, il n’y a pas d’exploit « technique » dans le travail de Mary Jones, la cartographie est prise ici comme support du collage, elle projette carte et territoire comme fabrique du sensible, celui de celles et ceux qui y vivent d’une façon ou d’une autre.

Au-delà de ce travail particulier, l’obsession cartographique parcoure en fait le travail de Mary Jones, de « Lincoln Avenue: A Deep Map » (2013), situé à Chicago, jusqu’à « I Remember Everything » (2018) où se croisent Brooklyn et Des Moines. Les « représentations sont des cartes » dit Jones, et le propos de la cartographie, comme on le sait, est justement le territoire au-delà du territoire objectivé...

Pour le reste, Mary Jones est professeure d’art et de design graphique à la Grand View University de Des Moines. Avant d’enseigner, elle a été graphiste et illustratrice, entre autres pour le Chicago Tribune, le magazine Playboy et le Philadelphia Enquirer. Elle réalise également des installations et des livres d’artistes uniques.


Références :


Image : Mary Jones, « 14th Day Two », 2018 (© Tous droits réservés) Source : mon attention a été attiré sur le travail de Mary Jones par un billet posté sur le compte Mastodon de Women’s Art le 14 avril 2019. Tags : #art #cartographie #culturevisuelle #territoires